Il y a quelques semaines, l’actualité a révélé qu’une école secondaire britannique avait été victime d’un chantage après que des criminels eurent téléchargé des photographies d’élèves librement accessibles sur le site internet et les réseaux sociaux de l’établissement. À l’aide de l’intelligence artificielle, ils ont créé des images sexuellement explicites des enfants et ont exigé une somme d’argent pour ne pas les diffuser.
Selon l’Internet Watch Foundation (IWF), environ 150 des images générées pourraient être considérées comme du matériel pédopornographique au regard de la législation britannique. En réaction, les organisations de protection de l’enfance et les autorités compétentes ont appelé les écoles à réexaminer la manière dont elles publient des photographies identifiables d’enfants sur Internet. (UK schools should remove pupils' online photos as AI blackmail threat grows, say experts, Dan Milmo, The Guardian, 8 mai 2026)
Cette histoire m’a marqué parce qu’elle illustre parfaitement à quel point notre perception du risque peut évoluer rapidement.
Il y a quelques années encore, de nombreuses écoles, associations sportives et organisations de jeunesse publiaient des photographies d’enfants en ligne sans vraiment se poser de questions. L’intention était positive : célébrer des réussites, partager des activités, promouvoir des projets et renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté.
Puis sont arrivés les débats sur la vie privée et la protection des données. Et les plaintes qui les accompagnaient.
Puis est arrivé le RGPD. Et les plaintes se sont multipliées.
Pourtant, de nombreuses organisations ont adapté leurs procédures, introduit des formulaires de consentement, mis à jour leurs informations relatives à la protection des données et se sont considérées comme conformes.
Mais la conformité n’a jamais été la fin de la réflexion. La véritable question est de savoir si le calcul du risque a changé.
Je me souviens d’un dossier dont j’ai eu connaissance il y a de nombreuses années. Un annuaire scolaire contenant les noms, les photographies et les adresses des enfants avait été distribué aux familles et avait fini par être publié en ligne. L’intention était entièrement positive : permettre aux parents d’entrer en contact les uns avec les autres, d’organiser des activités et de renforcer la communauté scolaire.
À l’époque, certaines personnes avaient exprimé la crainte que ces informations puissent être utilisées à mauvais escient par quelqu’un cherchant activement à entrer en contact avec un enfant. Ces inquiétudes avaient largement été jugées exagérées ou improbables. Finalement, et non sans réticence, la pratique avait été abandonnée.
L’intelligence artificielle a fondamentalement changé l’équation.
Une photographie n’est plus simplement une photographie. Elle peut être copiée, analysée, manipulée et transformée en quelque chose de totalement différent de ce qui était prévu à l’origine. Une image prise pour célébrer un projet scolaire ou une réussite sportive peut devenir une matière première destinée au harcèlement, à l’exploitation, à l’extorsion ou à d’autres formes d’abus.
Pendant des années, les discussions autour des photographies d’enfants en ligne se sont concentrées sur le consentement et la conformité légale.
- Avons-nous l’autorisation des parents ?
- Avons-nous correctement informé toutes les personnes concernées ?
- Sommes-nous conformes au RGPD ?
Ces questions sont importantes.
Mais elles ne sont peut-être plus suffisantes.
Une école peut disposer de tous les formulaires de consentement signés. Un club sportif peut avoir obtenu l’accord de tous les parents. Une commune peut respecter scrupuleusement toutes les exigences légales.
Et pourtant, une question plus importante demeure :
La publication de ces images est-elle toujours dans l’intérêt supérieur des enfants concernés ?
L’affaire récente au Royaume-Uni montre pourquoi cette distinction est essentielle. L’école avait peut-être parfaitement le droit de publier ces photographies. Les parents étaient peut-être tout à fait à l’aise avec leur diffusion en ligne.
Mais rien de cela n’a empêché des criminels de télécharger ces images et de les transformer en quelque chose de nuisible. La légalité n’a pas protégé les enfants. Le consentement n’a pas protégé les enfants.
Ce qui protège les enfants, c’est la volonté permanente des adultes de réévaluer les risques à mesure que le monde évolue. Le débat ne porte plus uniquement sur la protection des données. Il porte sur la protection des enfants.
En tant qu’enseignants, éducateurs, animateurs de jeunesse, entraîneurs, parents, autorités publiques ou organisations travaillant avec les jeunes, nous nous posons souvent la question : « Avons-nous le droit de faire cela ? »
Peut-être devrions-nous nous demander de plus en plus souvent : « Devrions-nous le faire ? »
La première question concerne la conformité. La seconde concerne la responsabilité.
Si j’étais aujourd’hui responsable d’une école, d’une commune, d’un club sportif ou d’une organisation de jeunesse, je prendrais immédiatement les mesures suivantes :
- Réexaminer toutes les galeries publiques contenant des enfants identifiables ;
- Éviter de publier des noms en association avec des photographies ;
- Limiter autant que possible l’utilisation de portraits en gros plan ;
- Réaliser régulièrement des audits des anciens contenus encore accessibles en ligne ;
- Considérer les images d’enfants comme des informations sensibles, même lorsqu’un consentement a été obtenu ;
- Se demander systématiquement si une publication sert réellement l’intérêt de l’enfant avant de la diffuser.
Rien de tout cela ne signifie que nous devons cesser de célébrer les réussites, les projets ou les accomplissements des enfants.
Mais peut-être que la question n’est plus de savoir si nous avons le droit de publier une photographie d’un enfant.Peut-être que la véritable question est de savoir si, au regard de ce que nous savons aujourd’hui, nous devrions encore le faire.





